Le lendemain nous partons pour le trek. Mathilde et moi avons fini par nous plier au sacrifice financier que represente l’aventure. 8000 roupies ou 120 euros par personne pour “un trek inoubliable” de 4 jours et 3 nuits dans les montagnes, ca vaut le coup, non? Et puis nous ne sommes que nous 4, le temps est magnifique. Ideal!
Bientot une Jeep se gare devant l’entree de l’office de trekking et non partons. Tout est prevu : l’agence nous a pretee petits sacs, vetements chauds, gants et bonnets. Il y a des porteurs pour un gros sac avec toutes nos affaires propres, les tentes, la cuisine. Il y a meme un cuistot. On s’arrete sans se gener, apres avoir parcouru quelques kilometres en pente raide, dans une cour d’ecole, faisant s’interrompre une partie de volley-ball. “Les touristes arivent, faites place!” semble etre le message envoye par le driver et recu 5/5 par les enfants.
Les porteurs nous attendaient. Ils receptionnent notre sac, et nous donnent a chacun une “lunch box” contenant fruits, sandwiches, barre chocolatee et jus de fruits pour la journee. Equipes, nous partons devant – les porteurs partiront plus tard – sous un soleil insistant, en suivant la marche soutenue de notre guide, Raju.
Les premiers kilometres sont rudes, et laissent deja Mathilde derriere. Ce sont des escaliers qui coupent droit dans la montagne, avec un denivele certain, et coupant une route en lacets qui nous sert d’aire de repos provisoire. “Il n’y avait pas de route ici avant, nous dit Raju. C’est ce gros projet hydro-electrique. Ils ont fait des barrages, des routes, et alimentent en electricite les petits villages.”
Sur cette route, on croise des balayeuses, 3 femmes plutot agees aux habits traditionnels, visages locaux marques par l’air de la montagne. Elles arborrent, malgre la temperature, un masque et un casque jaune. “Elles sont payees par ceux du projet, souligne notre guide”. Mais c’est absurde, dans quelques heures, la route sera a nouveau couverte de pierres et de poussiere! “C’est leur travail, l’entreprise veut que les routes soient propres…”
Apres deux heures de marche, nous nous arretons devant une cahute de bois accrochee a la montagne. Elle renferme sous son toit de tole une quantite de nourriture et de boissons etonnante pour l’altitude. Une television diffuse une emission stupide a la realisation de film de colonie de vacances. Une tres vieille dame et trois hommes la contemple passivement. On se repose quelques minutes en grignottant biscuits secs et sodas. Nous auront meme le droit a une degustation d’une gnole locale, de l’acool de riz. Dehors, des petits fromages sechent au soleil sur une plaque de tole.
Nous repartons assez vite. La ballade ne nous plait pas vraiment. Sans efforts veritables nous suivons une route de montagne pour camions, traversant des chantiers et des entrepots de toles, longeant des amas de fer plus ou moins rouilles. Tout cela semble lie au “projet”, l’entreprise hydro-electrique. Nous heritons d’un chien un peu degueu qui nous suivra jusqu’au lendemain.
Apres le dejeuner nous quittons avec joie cette execrable route pour nous enfoncer dans la montagne. Foret, ruisseau en contre-bas, troupeaux de vaches a la physionomie etonnante, petits ponts, le chien qui nous suit sagement,… Voila des paysages, certes peu inedits, mais qui ont le merite de recompenser les efforts du matin.
Nous nous arreterons peu apres. Il est encore tot, mais le soleil se couche vite et il faut encore attendre les porteurs, monter les tentes, faire a manger… Un autre groupe nous rejoint, entrainant une petite deception car flechissant notre desir d’exclusivite. D’autant plus qu’ils beneficient du luxe supreme en ces montagnes : une tente-chiotte! Renommee par nos soin la “pooh-tent”, elle sera notre blague de la soiree, arrivant meme a derider notre Raju qui preferait nous faire ecouter sa selection de tubes 80′s (Brian Ferry et cie…).
Plus tard dans la soiree, apres avoir diner a base de soupe et de pop-corn sales, Raju se confiera tout d’un bloc. Il est marie, aime sa femme, mais profite de cette couverture sociale pour entretenir une relation avec un homme. Cela est interdit par la loi indienne. Personne au village ne le sait evidemment, mais il aime les deux. Ce sont les hindous qui interdisent ces relations, les musulmans, nous dit-il, sont etonnemment plus clements avec la question.
La nuit nous appelle, mais le sommeil ne sera pas pleinement reposant. Vers 1h, d’etranges grognements nous reveillent. Nous entendons une sourde respiration, puis quelque chose qui frotte contre la tente. Nous nous rappelons les mots de Raju dans l’apres-midi : “Peut-etre verrons nous des ours bientot”! Hyper flippes nous ne bougeons plus. La chose s’eloigne. Quelques secondes apres, c’est de la tente de Manu et Clemence que nous viennent les bruits. “Qu’est-ce que c’est?”. On entend des sortes de coups sur leur tente. “Putain j’en sais rien. JP, Mathilde, c’est quoi ce truc?” Tout essai pour le decouvrir est vain, et nous sommes trop effrayes pour faire quoi que ce soit.
Mathilde se reveillera souvent dans la nuit reveillee par d’autres respirations a cote de la tente. Au petit matin on relativise. Un ours? Ouais, ou peut-etre les chevaux qui dormaient pas loin…
Ce deuxieme jour sera bien plus tranquille physiquement, nous voyant escalader de gros rochers, voir de jolies chutes d’eau pour ensuite traverser de magnifiques champs de fleurs, jusqu’a arriver au pied d’un enorme glacier ou nous planterons les tentes. La traversee d’un torrent les pieds dans l’eau glacee, tenus par une corde tendue entre deux rocs sera la petite mission de la journee. Le troisieme jour est cense nous mener tout en haut du glacier qui nous fait face, et le quatrieme est prevu pour rentrer tranquillement au village. Il en sera bien autrement…
La pluie nous attend en ce debut de troisieme jour. Elle rend le sol spongieux et trempe nos habits censes tenir chaud. Esperons que cela cesse plus haut, si nous depassons les nuages. Les chaussures mouillees nous partons d’un bon pas : Objectif col! Nous traversons un paysage lunaire : de gros rochers affleurent un sol de sable gris, parcouru par de multiples petites rivieres. Bientot, nous attaquons le glacier sous une fine pluie continue.
Evidemment, sur la glace nos pieds derapent, et l’ascencion et alors plus fatigante. Mathilde abandonne le groupe, elle prendra son temps. De toute facon, la piste sur la glace est reperable aux crottes de chevres qui la parcourt, et qui inspirera a Manu ce mot : “la merde, c’est la vie”. Toujours est-il que le groupe s’arrete a peu pres toutes les 5 minutes pour attendre notre chere Mathilde qui peine.
L’ascencion se fait de plus en plus difficile entre pierres abruptes et glace epuisante. Et le temps n’arrange rien, la pluie redouble et le vent glace nos vetements trempes. Encore plus delicat donc de s’arreter pour attendre quelqu’un. Le groupe part devant, je resterai avec Mathilde. Nous sommes dans les nuages et n’avons donc que peu de visibilite. Tres vite nous perdons de vue la troupe, et il me faut motiver parfois vivement ma tres chere pour que nous ne prenions pas trop de retard.
Une caravane d’anes nous depassent. Comme le retard sur Manu, Clemence et le guide s’est considerablement accru, il nous faut absolument reussir a les suivre pour ne pas perdre de vue la piste, la visibilite est maintenant tres reduite. Malheureusement, le dernier ane a bientot disparu. Un gros sentiment de solitude s’empare de nous. Au beau nilieu de la glace, sans avoir manger, sans savoir si nous suivons toujours la bonne piste, glaces et trempes jusqu’aux os, la situation est clairement pas rassurante.
Heureusement pour nous, deux groupes de trekkeurs (bien mieux equipes que nous – ils ont des ponchos les protegeant de la pluie -) apparraissent. Esperons qu’ils vont dans la meme direction, et suivons les. NOus passerons le col avec eux, frigorifies. Par chance, les marcheurws sont plutot lents, ce qui rejouis Mathilde. Quleques centaines de metres de descente et nous retrouvons notre groupe sous un rocher, clauant des dents et essayant de retirer avec leurs doigts glaces le papier aluminium de l’oeuf ou de la patate cuite qui feront notre dejeuner. Nous les imitons, toujours crispes mais soulages.
Nous ne mangerons pas tout ce qui etait prevu tant se debrouiller avec des doigts si peu habiles est eprouvant. Il nous faut desormais descendre l’autre versant de la montagne. La securite n’est pas ici non plus consideree comme essentielle. La pente est vraiment abrupte, et la terre pleine d’eau ne peut que faire gliser le pied qui s’y aventure. Seuls les rochers sont de solides allies. Des tout petits chemins de biquettes sillonnent la descente, les plus courageux coupant a travers, recompenses par des petites gissades d’un metre ou deux mais bien effrayants. Un glacier longe la pente, je le prefere rapidement a la boue pour pouvoir utiliser mes baskets trempees comme de petits skis.
En bas, le poele pour la cuisine est allume sous la tente. On s’y refugie bien vite, produisant autant que possible une chaude vapeur a son approche. Un chaud chai est servi, et les porteurs de chanter de jolis airs de leur cru. On echange cigarettes, bidies et joints de “charasse”. Apres les efforts de la montagne, cette scene est des plus envoutantes.
Mais il nous faut vite dechanter, notre campement n’est pas celui-ci, mais nous attend a quelque “10 minutes d’ici” selon Raju. 30 minutes apres, nous entrons dans la tente-cuisine pour repeter le sechage de vetements et rechauffage de doigts sur le the. Le sac qui contenait nos affaires seches est completement trempe, donc nos affaires egalement. Plus rien a nous mettre, nous nous refugions nus dans nos sacs de couchage en priant pour que nosa habits ne soient pas top glaces le lendemain.
Priere inefficace, c’est de la neige qui nous attend au reveil, lorsqu’il faut uriner pieds nus hors de la tente. Le petit-dej sera frugale ce matin, nous nous rejouissons a l’avance de la marche qui nous attend dans ces habits trempes. Heureusement, nos chaussures sont plus ou moins seches, comme certaines parties de nos chaussettes.
Nous laisserons les porteurs replier les tentes, nous partons en vitesse, tous plus presses d’arriver au sec. D’ailleurs, nos pieds ne sont deja bientot plus a l’abri et l’eau commence a se faire sentir entre les orteils. Heureusement, notre bon pas – et Mathilde qui s’efforce de suivre! – nous rechauffent vite. Nous contournons de gros rochers tombes de la montagnes, evitant autant que possible les petites rivieres. La descente se fait rapidement de plus en plus raide, plus rapide, les jambes s’epuisent.
Nous suivons le groupe que l’on croise depuis le debut du trek, celui a la “pooh-tent”. Mes pieds presses bouscule un petit rocher. Je regarde en bas, il se dirige droit sur les chevilles du grand Anglais en cycliste bleu. “Watcha!”, je lui crie. Son groupe se retourne, lui crie quelque chose, il tourne la tete et a juste le temps de lever la jambe pour que la pierre roule en dessous. Je me sens bien mal, et ne trouve rien d’autre a dire que : “Next time, I’ll get you!”. Ce qui le fait bruyamment rigoler.
Nous arrivons en bas de la vallee pour traverser la riviere. Celle-ci fait un bruit de dingue, gorgee par la pluie et la neige de ces derniers jours. Elle a d’ailleurs presque recouvert le pont qui la traverse, et une bonne partie a disparu sous les flots. Le guide du groupe de l’Anglais testye le pont restant en appuyant ses pas puis traverse la partie manquante en deux bonds. Il cherche des grosses pieres et les jette dans l’eau. Tant pis pour les pieds secs, nous n’avons pas d’autre choix que de traverser avec l’eau jusqu’au genoux, le courant rendant la tache un peu compliquee.
Le village auquel nous attend le bus de retour est visible, plus que quelques centaines de metres. On s’amuse, rassures. Nous arrivons aux baraques, trempes mais le coeur leger. Mais une sentence severe nous attend. “La route est coupee a 1 km”. A peine arrives qu’il va nous falloir repartir jusqu’aux rochers, un bus devrait nous attendre de l’autre cote. Pour l’instant, nous courons nous rechauffer aupres du feu, grignoter des biscuits ironiquement appeles “Good Day”, et fumer des clopes. Raju part appeler le bus.
Il revient avec une drole de nouvelle : ce n’est pas a 1km mais a 14 km que la route est coupee. Encore trois heures de marche minimum. Nous ne sommes plus a nous plaindre et acceptons cette absence d’alternative avec tout l’humour possible. Inutile de dire que le pas est rapide sur la route parcourue de petits rochers. Bientot, un roulement arrete la colonie constituee de nos deux groupes. On crie. Un rocher vient de tomber a quelques metres du premier marcheur. Nous prenons conscience de la precarite de la montagne qui nous surplombe, et repartons. Plus loin, la meme scene. C’est vraiment chaud…
Apres de longues minutes, la troupe coupe droit dans la montagne, coupant la route qui serpente en lacets. Plus haut, continuant sur la route, il nous faut nous rendre a l’evidence, aucun bus ne pouvait venir jusqu’ici : un pan de la montagne s’est ecroule sous le poids de l’eau, qui a fait disparaitre la route dans la vallee en contre-bas. La traversee du torrent est vraiment effrayante, l’eau se deverse avec un fort courant. Vu la facilite qu’a notre guide pour le traverser nous n’avons pas d’autre choix que de le suivre.
Le courant est tres fort, et fait plier les genoux. La main tendue du guide est d’un precieux secours. Un petit effort et je suis passe. Viens le tour de Mathilde. Pas rassuree, elle hesite puis se lance, l’eau aux genoux elle semble perdre l’equilibre, laissant echapper son bonnet qui disparait tres vite dans le flot violent. En contre-bas, le torrent plonge sous une epaisse plaque de glace, il est hors de questiuon de tomber. La main salvatrice de Raju est une nouvelle fois d’un grand secours. Tout le monde se retrouve sain et sauf de l’autre cote, et continue la marche comme si de rien n’etait.
Nous traverserons plusieurs rivieres et torrents coupant la route, tous moins violents que celui-ci. Lorsque le bus est en vue, le soulagement est palpable. Le groupe de l’Anglais y montre, mais l’acces nous est refuse. L’explication est desarmante. Nous n’avons pas paye pour celui-la mais pour un autre. Nous n’avons plus la force de la colere et continuons cette marche infinie.
Apres avoir traverse un plaque de glacier, coupee par la route, de pres de 4 metres de haut, un klaxon retentit derriere nous. Machinalement nous nous ecartons pour laisser passer le vehicule. Mais il s’arrete derriere nous. C’est le bus du premier groupe qui nous a rejoint et qui nous propose finalement de les joindre. Nous montons soulages. Cette fois-ci c’est bon, nous sommes sur la rou te du retour!
Le chemin du retour nous fera profiter de superbes paysages durant l’ascencion et la descente d’un autre col. Au sommet, rien de la purete imaginee. Le tourisme a fait fleurir de petits baraquements, et un champ de tents jaunes et bleues. Comme il se doit dans toute zone habitee en Inde, les dechets sont jetes au sol, donnant l’impression de traverser une decharge, a 4000 m d’altitude.
Mais le retour n’est pas aussi agreable que prevu. Le bus laisse notre groupe dans le bas de Manali, il nous faut appeler un taxi pour rejoindre l’agence. La, on nous anonce que notre sac est encore avec les porteurs, bloque dans la montagne. Nous ne pourrons pas le retrouver avant notre depart pour Delhi. Ce qui tombe bien, puisqu’il contient les affaires de Manu et Clemence, que nous quitterons a notre arrivee a la capitale… Les coups de fil au gerant de l’office n’y feront rien, il nous l’enverra a Delhi, peut-etre demain…